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Zone Blanche Entre maille et bitume

Le mesh · Le mesh sans réseau · 01

Parler sans réseau

Deux boîtiers à trente euros, aucune carte SIM, aucune antenne-relais, et pourtant un message qui traverse la ville. Comment c'est possible.

Ton téléphone ne sait parler qu’à une antenne. Coupe l’antenne — vallée encaissée, panne de courant, festival bondé, col de montagne, sous-sol, tempête — et l’appareil le plus sophistiqué de ta poche devient un appareil photo.

Ça m’a agacé longtemps avant que je découvre qu’il existait une réponse, et qu’elle tenait dans la main.

Les solutions qui existaient déjà

La radio amateur résout le problème depuis un siècle. Elle demande une licence, du matériel encombrant, et surtout quelqu’un qui écoute au bon moment sur la bonne fréquence.

Le talkie-walkie marche très bien, à condition d’être en vue directe et d’accepter de crier. Passé la colline, il n’y a plus personne.

Le téléphone satellite fonctionne partout, pour quelques centaines d’euros d’appareil et un abonnement au prix d’un forfait de ski.

Aucune de ces solutions ne coche la même case : quelque chose qu’on laisse allumé dans un sac, qui coûte le prix d’un repas, et qui marche sans qu’on ait rien à faire.

Ce que LoRa change

LoRa est une manière d’envoyer des données par radio, conçue pour un compromis très particulier : très lent, très économe, très loin. On parle d’environ un kilobit par seconde — mille fois moins qu’un vieux modem — mais avec une portée de plusieurs kilomètres et une consommation qui permet de tenir des semaines sur une batterie de téléphone.

À ce débit, la vidéo est hors de question. La photo aussi. La voix également. Il reste le texte, et une poignée de coordonnées GPS.

Ça paraît maigre. C’est en réalité tout ce dont on a besoin quand on n’a plus rien.

Le vrai basculement : le maillage

Le débit et la portée ne suffisent pas à expliquer l’intérêt. Ce qui change tout, c’est que ces boîtiers sont assez bon marché et assez sobres pour qu’on en sème plusieurs — et qu’ils se relaient les uns les autres.

Chaque module n’est pas seulement un émetteur. Il est aussi un relais pour tous les autres. Si ton message n’atteint pas directement ton correspondant, il passe par le module d’un inconnu, qui le fait suivre sans même le lire.

Une antenne-relais couvre trente kilomètres parce qu’elle est haute et puissante. Un mesh couvre trente kilomètres parce qu’il est nombreux.

C’est une différence de nature, pas de degré. Un opérateur télécom construit une infrastructure et te la loue. Un mesh existe parce que des gens ont allumé des boîtiers, et il grandit à mesure qu’ils sont plus nombreux. Personne ne le possède, personne ne peut l’éteindre.

Trois mots qu’il faut arrêter de confondre

C’est la confusion la plus fréquente, et elle empêche de comprendre tout le reste.

LoRa est la modulation radio. La façon de coder des bits en ondes. Rien de plus. C’est une brique, pas un produit.

LoRaWAN est un réseau d’objets connectés bâti sur LoRa, organisé en étoile : des capteurs parlent à des passerelles, qui remontent tout vers un serveur sur Internet. C’est de l’infrastructure d’entreprise, avec un opérateur au centre.

Meshtastic est un projet libre qui utilise LoRa pour faire un réseau maillé entre pairs, sans passerelle ni serveur obligatoire.

Un module Meshtastic ne verra jamais un capteur LoRaWAN, et inversement. Ils partagent la bande de fréquences, pas le langage. Si quelqu’un te dit « j’ai une passerelle LoRa chez moi », ça ne t’aidera en rien.

À quoi ça sert vraiment

Il faut être honnête : ce n’est pas un substitut au téléphone, et personne ne devrait le vendre comme tel.

Ça devient intéressant quand le réseau n’est pas une option :

Et une raison moins avouable, mais réelle : c’est passionnant. On construit un réseau qui fonctionne, on voit apparaître des nœuds inconnus à quinze kilomètres, on comprend enfin ce que veut dire une portée radio. C’est de l’informatique qui a une prise sur le monde physique.

La suite

Dans le prochain article : d’où vient LoRa — une histoire qui commence à Grenoble en 2009 — et comment cette modulation parvient à décoder un signal plus faible que le bruit ambiant.

Si tu veux passer directement au concret, l’article Choisir son module répond à la seule question qui compte au départ : lequel acheter, et pourquoi il en faut deux.

D’où viennent ces informations

Les valeurs techniques de cet article sont vérifiées à la source. Quand une affirmation vient d’un relevé sur mon propre matériel, c’est indiqué — elle vaut pour ma configuration, pas forcément pour la tienne.